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En anishinaabemowin, nous disons bonendamawin pour parle de réconciliation

février 10, 2017

par Melanie Goodchild

H.B.A, M.A., étudiant en doctorat, boursière WISIR / associée de recherche à l'Université de Waterloo, SERS

Shibendamowin (persévérance)

Waabishki OgitchidaKwenz Anang nidishinikaas. Mooz nindodem. Comme le veut la coutume, je commence par me présenter à l’aide de mon nom spirituel et de mon clan en anishinaabemowin (la langue des Ojibway). J’appartiens à la Première Nation Biigtigong Nishnaabeg, qui habite dans le nord-ouest de l’Ontario. L’anishinaabemowin est notre première langue, celle qui nous permet de penser et de nous exprimer. C’est grâce à elle que nous pouvons communiquer avec la Création, avec l’Esprit et les uns avec les autres. Mon père s’appelait Delaney et a survécu à un pensionnat indien dirigé par un ordre espagnol. Il parlait l’anishinaabemowin couramment. Il m’a enseigné quelques mots avant son départ dans l’autre monde lorsque j’avais neuf ans. J’adorais l’entendre discuter dans notre langue avec ma grand‑mère.


Melanie et son défunt père, Delaney Goodchild.

Celles-ci présentent de nombreux points de vue et la réconciliation passe peut-être par la création d’espaces protégés sur les campus canadiens afin que ces points de vue puissent être exprimés.

Aki veut dire Terre en anishinaabemowin. Le mot vient d’akikodjiwan, qui décrit un tourbillon dangereux. Comme me l’explique mon cousin Rene Meshake, qui est à la fois artiste, écrivain et gardien de la langue, aki renvoie à la rotation et à la rondeur de la Terre. Comme il s’agit d’une langue ancestrale, la nation Anishinaabeg savait‑elle que la Terre était ronde, comme Pythagore en Grèce antique? La science, la philosophie, la réflexion intellectuelle, l’éthique et les théories que nous connaissons aujourd’hui viennent de nos langues ancestrales. Celles-ci présentent de nombreux points de vue et la réconciliation passe peut-être par la création d’espaces protégés sur les campus canadiens afin que ces points de vue puissent être exprimés.

J’étudie actuellement au doctorat en durabilité sociale et écologique à l’Université de Waterloo. Mon comité appuie pleinement mes études anishinaabe. Cependant, le corps professoral de la
School of Environment, Resources and Sustainability (SERS) ne compte pour l’instant aucun Autochtone. Je dois donc tracer ma voie à cet égard, décolonisant ma recherche et honorant mes ancêtres. Cela m’amène souvent à penser aux pionniers de la décolonisation, aux leaders intellectuels autochtones qui ont vécu avant moi des situations semblables, baignant dans un milieu d’études où les points de vue autochtones n’étaient pas considérés comme faisant partie des travaux canoniques de la discipline, ou, comme dans mon programme, ignorés malgré une approche de nature « transdisciplinaire ».

Il y aura bientôt 50 ans que le tout premier programme d’études autochtones a été créé dans un établissement d’enseignement postsecondaire canadien. En effet, l’Université Trent, dont le campus est situé sur le territoire ancestral des Anishinaabes et des Mississauga, a offert en 1969 le programme aujourd’hui connu sous le nom d’
Indigenous Studies. C’était deux ans avant ma naissance et l’année où le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau a présenté son livre blanc au Parlement, proposant d’abolir la Loi sur les Indiens. Depuis, plusieurs établissements d’enseignement ordinaire, ainsi que des établissements d’enseignement postsecondaire dirigés par des Autochtones ont amélioré leur capacité d’offrir des programmes modifiés et inclusifs, conçus en tenant compte du savoir ou de l’épistémologie autochtone. L’Université Trent offre par exemple aujourd’hui le tout premier doctorat en études autochtones.

La question que je me pose en tant qu’étudiante de la nation anishinaabees dans un établissement d’enseignement ordinaire est donc la suivante : comment puis-je décoloniser mes études? J’étudie l’innovation sociale, la théorie de la complexité et la résilience socioécologique. Comment puis-je expliquer ces principes, ces termes et ces enseignements à mes oncles, mes tantes, mes grands-parents et mes
mishomis et nokomis lorsque je retourne à la maison? Comment expliquer à mes ancêtres durant les cérémonies ce que j’essaie d’apprendre et pourquoi?

Personnellement, le point de départ de mon identité autochtone est mon héritage en tant qu’
anishinaabeKwe (une femme ojibway). Elle repose sur l’apprentissage de ma langue ancestrale comme base pour élaborer une théorie particulière de la société. L’étude des holophrases[1] et des ensembles de mots que l’on trouve dans l’anishinaabemowin et d’autres langues ancestrales m’est très utile à cette fin. Souvent, dans les salles de conférence en sciences sociales, les étudiants au baccalauréat et à la maîtrise apprennent des « définitions ». Celles-ci sont ancrées dans les textes canoniques d’une discipline précise, par exemple la sociologie dans le cas de ma maîtrise en sociologie. Elles sont souvent anthropocentriques[2] et eurocentriques. Et bien sûr, la plupart du temps, ces définitions sont données en anglais ou en français, c’est-à-dire la langue de nos colonisateurs.

Voilà pourquoi je commence mes efforts de décolonisation par la langue. Quelle compréhension mes ancêtres auraient-ils de cela? Quelles différences pourrait-on observer entre la version anglophone d’une théorie et les enseignements de la nation anishinaabes exprimés dans notre langue, le portail de notre culture, de notre spiritualité, de notre cosmologie, de notre éthique et de notre protocole? Je propose ici une brève explication.

En anishinaabemowin, nous disons bonendamawin pour parle de réconciliation.

Que nous soyons Autochtones ou non, nous pouvons tous apprendre de nouvelles théories de la perspective des langues et des structures langagières autochtones. Des enseignements importants se cachent dans les holophrases et les ensembles de mots des langues ancestrales. Voici quelques exemples :
bonedamawin en anishinaabemowin veut dire réconciliation et se décortique ainsi : bone (arrêt ou fin), endam (esprit indigné), damaw (l’un contre l’autre). Selon mon cousin Rene, les Anishinaabees connaissaient le concept de réconciliation bien avant l’arrivée des colonisateurs. Miigwetch veut dire merci, mais tellement plus aussi : miigwe (donner), wetch (celui qui donne). Celui qui donne est Giche Manido, le « grand Mystère » ou le « grand Créateur ». Donc, lorsque nous disons miigwetch, nous reconnaissons Giche Manido. Gichitwaawis veut dire s’élever : gichi (grand), twaa (action), wis (influence). Nous pouvons nous élever lorsque nous travaillons pour le bien de la communauté, ou nous pouvons assumer les conséquences lorsque nous ne le faisons pas.

La langue me paraît donc essentielle à l’identité autochtone pour plusieurs raisons. Premièrement, elle reconnaît nos ancêtres. Leur langue reflète leur vision du monde et c’est pourquoi il est important sur le plan spirituel de bien faire les choses et de demander aux ancêtres de nous guider durant nos études. Deuxièmement, la langue est importante sur le plan cognitif, pour nous aider à réfléchir au passé colonial de ce pays que nous appelons désormais le Canada et comprendre que, dans la plupart des cas, les définitions et théories sociales modernes reflètent des discours européens et occidentaux, et non l’épistémologie autochtone. Troisièmement, elle est importante au niveau de la conscience, puisqu’introduire une langue ancestrale dans la salle de classe peut s’avérer une pratique pédagogique. En effet, cela privilégie la localisation de l’éducation postsecondaire d’un océan à l’autre. L’endroit où j’étudie devient aussi important que la matière que j’étudie. Par exemple, un étudiant inscrit à l’Université de Calgary pourra étudier la langue nakoda stoney à la
School of Linguistics, Languages, Literatures and Cultures de l’université.

L’offre de certains cégeps et universités relativement aux programmes d’études autochtones a beaucoup évolué depuis 1969. Quelques-uns cherchent encore leur chemin, tandis que d’autres ne souhaitent pas offrir ce genre de programme. À eux, et aux professeurs qui souhaitent connaître et mettre de l’avant la pensée ancestrale, je suggérerais d’apprendre les holophrases et ensembles de mots des peuples autochtones locaux.

Il est de notre devoir d’assumer notre nom, c’est-à-dire l’ishinikaasowin qui nous a été donné.

Mon cousin Rene affirme que lorsque nous disons

ishinikaas
, cela renvoie à notre nom : ishi (servir), nikaas (nommé ainsi). En tant qu’Anishinaabes, nous devons incarner l‘ishinikaaso (nom) que les esprits nous ont donné dans tout ce que nous faisons. Il est de notre devoir d’assumer notre nom, c’est-à-dire l’ishinikaasowin qui nous a été donné.

Mon nom et mon clan définissent non seulement mon identité, mais aussi ce que je dois faire comme universitaire qui étudie dans la langue des colonisateurs. Je tire des enseignements de l’anishiniaabemowin, même si je ne le parle pas encore couramment.
Ishinikaasowin, le nom qui nous a été donné, renvoie à une théorie sociale d’éthique et de protocole, une théorie sur la manière de nous comporter sur terre, d’assumer notre nom. Aki est une théorie scientifique sur la rondeur de la Terre. Pourtant, il n’existe aucun mot pour anthropocène dans la langue anishinaabemowin. Mais comment pourrait-il en être autrement quand notre culture et notre spiritualité reposent sur un respect profond et une réciprocité face à la Création, dont l’humanité n’est qu’une infime partie?

Il n’existe aussi aucun mot pour nature ou environnement. Nous disons plutôt
anishinaabe gidakiiminaan, qui évoque notre relation initiale avec la terre et tout ce qui est issu de la Création. Cela renvoie à la connaissance et à la compréhension des liens entre toutes choses, et à la compréhension du rôle et de la responsabilité de chacun. Ce sont principalement ces liens qui façonnent l’identité des Anishinaabes. Et c’est la relation holistique que nous entretenons avec la Création qui détermine notre éthique environnementale[3]. Les langues ancestrales comme source de production de savoir posent problème aux universités occidentales d’enseignement ordinaire.

Comment alors créer des espaces protégés pour l’anishinaabemowin et les nombreuses autres langues autochtones ancestrales afin qu’elles puissent être utilisées comme outils pédagogiques dans les établissements d’enseignement postsecondaire?

Comment inviter des conférenciers qui parlent ces langues ancestrales à venir nous présenter leurs enseignements, de nouvelles perspectives et des innovations grâce à des discours anciens, mais puissants? La conception des programmes est la clé.

Nous pouvons inviter des gardiens de la langue dans les salles de conférence ou les accompagner sur le terrain. Nous pouvons écouter les artistes, les poètes et les musiciens. Nous pouvons écouter les anciens. La pierre angulaire de l’assimilation est l’introduction systématique de la langue parlée par les colonisateurs, comme le français et l’anglais, et l’érosion des langues ancestrales qui en résulte. Protéger non seulement les langues, mais aussi les enseignements propres à celles-ci représente notre plus grand espoir de
bonedamawin (réconciliation). Pour moi, ainsi que pour d’autres qui souhaitent suivre la voie de ces connaissances, il faudra du shibendamowin, ou de la persévérance : shibe (tendre vers), bendamo (concentration mentale), win (action).

Miigwetch.


Dans la prochaine publication, Mike réfléchira sur l’entrepreneuriat social et la réconciliation. Restez à l’affût.

« S’engager de manière sincère envers la réconciliation consiste à voir le passé, le présent et les futurs possibles avec le regard d’un autre. Comme le dit si bien Melanie, il est souvent nécessaire de mieux connaître la langue, l’histoire et les traditions pour qu’une telle empathie soit possible, puisque ce sont elles qui façonnent la culture. Ce n’est pas chose aisée, mais c’est crucial et profondément gratifiant. »

~ Mike Rowlands, président-directeur général, Junxion Strategy


[1] Le terme holophrase reprend le mot grec « holos » pour indiquer qu’il s’agit d’expressions holistiques (entières). Ce sont parfois des clauses ou des phrases formées d’un mot. Voir Neuhaus, M. (2015). The Decolonizing Poetics of Indigenous Literatures. Regina, SK: University of Saskatchewan Press.

[2] C’est-à-dire qui considère l’être humain comme l’entité la plus importante de l’Univers. Des théoriciens affirment que nous vivons présentement à une époque anthropocène. Voir http://anthropocene.info.

[3] Consulter le site du Seven Generations Education Institute pour en savoir plus sur l’anishinaabemowin http://www.7generations.org/?page_id=104.

2017-11-26T04:51:07+00:00 février 10th, 2017|Tags: |