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L'entrepreneuriat autochtone au Canada : le rôle des établissements d'enseignement postsecondaire et des entreprises locales

par Jasmine Kabatay


Mother Earth Recycling
L’entrepreneuriat peut-il aider les peuples autochtones et leurs communautés? La réponse à cette question est bien sûr oui, puisque l’on trouve au Canada de nombreuses entreprises dirigées par des Autochtones qui fournissent des emplois ainsi que des services utiles à leur communauté. Toutefois, force est d’admettre que si devenir entrepreneur peut s’avérer difficile pour les Canadiens d’origine non autochtone, il est parfois encore plus difficile pour les Premières Nations, les Métis et les Inuit d’y arriver.
Quel rôle les établissements d’enseignement postsecondaire pourraient-ils jouer dans cette aventure d’entrepreneuriat? C’est la question qui a été posée par l’équipe du programme RECODE de La fondation de la famille J.W. McConnell lorsqu’elle a réuni un groupe d’entrepreneurs autochtones et non autochtones, ainsi que des dirigeants du secteur postsecondaire, pour qu’ils participent au rapport intitulé
Réflexions et observations au confluent des études supérieures, des collectivités autochtones et du développement économique local.

L’héritage de la colonisation

« Pendant qu’on prenait des enfants pour les placer dans des pensionnats, le gouvernement canadien faisait de son mieux pour que les Premières Nations n’aient aucune, ou alors très peu d’occasions de créer des entreprises autochtones », affirme Shaun Loney, qui a participé au rapport mentionné plus haut et a par la suite accepté d’être interviewé en mars 2017.
Monsieur Loney est un
boursier Ashoka qui habite à Winnipeg au Manitoba. Il est aussi un entrepreneur social, ayant cofondé 11 entreprises sociales qui ont comme mission d’encourager l’entrepreneuriat autochtone. Il est de plus l’auteur de l’ouvrage An Army of Problem Solvers, qui montre que plusieurs problèmes qui touchent les Autochtones aujourd’hui sont systémiques et issus de la colonisation.
Historiquement, les Autochtones qui souhaitaient vendre des produits à l’extérieur de la réserve devaient obtenir la permission d’un agent des Indiens, c’est-à-dire un administrateur désigné par le gouvernement en vertu de la
Loi sur les Indiens. Monsieur Loney cite plusieurs exemples, notamment celui d’un membre de la Nation des Cris de Fisher River qui a été envoyé dans un pensionnat parce que la possibilité de gagner sa vie à la maison était mince. Les lacs faisaient l’objet d’une surpêche et les prix versés aux pêcheurs autochtones étaient bas, ce qui les amenait à perdre de l’argent. De plus, les colons coupaient des arbres et prenaient le bétail des Cris.
Dans une entrevue récente, monsieur Loney a dit que « le gouvernement canadien utilisait différents moyens pour soit permettre les activités qui avaient une incidence négative sur le commerce autochtone, soit empêcher activement les Premières Nations de faire concurrence aux entreprises non autochtones ».

Des changements au sein des établissements d’enseignement postsecondaire

Heureusement, les choses commencent à changer. La Commission de vérité et de réconciliation du Canada a lancé 94 appels à l’action pour encourager la réconciliation entre les peuples autochtones et les peuples non autochtones. Plusieurs d’entre eux se rapportent à l’éducation et à un juste accès à l’emploi pour les Autochtones.
Selon le rapport
Réflexions et observations, bon nombre des programmes offerts dans les établissements d’enseignement postsecondaire renvoie aux études autochtones ou à des domaines comme les politiques publiques, l’éducation et le développement économique d’un point de vue social (travail social). Seul un petit nombre de programmes est axé sur l’acquisition de compétences professionnelles.
Le programme de maîtrise en administration des affaires offert par l’Université Simon Fraser de Vancouver, qui a pour nom
Aboriginal Business and Leadership Executive MBA, est un exemple. Selon Mark Selman, le directeur du programme, il a fallu presque huit ans pour mettre celui-ci sur pied.
« J’ai commencé à prendre conscience du nombre de dirigeants autochtones talentueux et chevronnés qui n’avaient pas eu accès à une éducation et qui n’avaient pas à leur disposition certains des fondements acquis dans le cadre des programmes de gestion », explique monsieur Selman.
« J’ai donc pensé que si nous pouvions créer un programme répondant aux besoins des dirigeants de l’industrie minière, nous étions capables de créer des programmes répondant aux besoins des dirigeants autochtones. »
Ce programme de maîtrise en administration des affaires fonctionne comme un programme de gestion qui comprend quelques cours spécialisés, notamment sur les lois et les valeurs autochtones, et propose des façons de comprendre le monde. Monsieur Selman affirme que les membres de la faculté tentent le plus possible d’utiliser des cas et des exemples autochtones. L’atmosphère du programme est également différente.
« Il y a un esprit de groupe très fort et les étudiants sont très accueillants les uns envers les autres. Un grand effort est aussi déployé pour accueillir les gens d’origine non autochtone au sein du
programme ».
Selon ce dernier, il est vrai que les établissements d’enseignement postsecondaire représentent une avenue importante pour renforcer l’entrepreneuriat autochtone au Canada. Cependant, ils ne représentent qu’une option parmi d’autres.
« Oui, les établissements postsecondaires ont un rôle à jouer et pourraient faire plus. Notre programme est certainement axé sur l’entrepreneuriat d’un point de vue autochtone, mais cela ne va pas réellement influer sur la qualité des entreprises créées au sein des communautés autochtones éloignées. »
Monsieur Selman pense que les établissements d’enseignement postsecondaire ne sont pas bien outillés pour aider les gens, car ils ne comprennent pas la réalité des Canadiens d’origine autochtone. Mais il pense aussi que cela est en train de changer.
« Les établissements d’enseignement postsecondaire doivent travailler en étroite collaboration avec les Premières Nations et trouver une façon efficace de travailler afin que des Autochtones puissent créer des entreprises à l’image de leur propre culture. »
Messieurs Selman et Loney s’entendent pour dire qu’il est crucial que les entrepreneurs autochtones puissent compter sur un système de soutien au moment de démarrer une entreprise, et, ce peu importe l’emplacement de l’entreprise en question.

Une entreprise autochtone florissante à Winnipeg

Mother Earth Recycling est une entreprise sociale de Winnipeg détenue et gérée par des Autochtones. Elle se charge du recyclage des matelas et des déchets électroniques pour la Ville. Elle est la seule entreprise du genre au Manitoba et elle s’efforce de redonner à la communauté autochtone de Winnipeg.

Mother Earth Recycling
« Nous embauchons principalement des gens qui ont peu ou pas d’éducation, des gens qui viennent des réserves au nord et qui n’ont pas la possibilité d’y décrocher un premier emploi », explique Jessica Florseco, directrice générale de Mother Earth Recycling. « Nous voulons offrir ce premier emploi pour lequel il n’est pas nécessaire de connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un pour avoir du travail ».
L’entreprise collabore de près avec le Centre for Aboriginal Human Resource Development (CAHRD), qui finance l’embauche de main-d’œuvre et offre de la formation et des conseils pour aider les gens à trouver un emploi ou poursuivre leurs études. Les personnes embauchées travaillent donc environ six mois au sein de l’entreprise, jusqu’à ce qu’elles trouvent un poste à temps plein ou retournent à l’école.
« Mother Earth Recycling a eu un impact très positif en prouvant que la communauté autochtone est capable de gérer une entreprise et de fournir des services à la Ville de manière professionnelle », conclut madame Florseco.


Jasmine Kabatay est une journaliste et photographe à la pige d’origine ojibway. Elle habite à Toronto en Ontario.

Mai 9, 2017 | Étiquettes :