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(Pas seulement) De la sémantique

par Danica Straith Boursière en innovation sociale

Alors que RECODE arrive au terme de sa première année et que nous commençons à penser au trimestre d’automne, nous prenons le temps de réfléchir à des stratégies nationales propres à rallier le réseau de RECODE autour de quelque chose de plus vaste que la somme de ses parties.
Un thème qui ressort des discussions avec divers intervenants est le terrain miné du langage. Qu’on le veuille ou non, les mots que nous utilisons sont invariablement porteurs de sens. Cela peut poser problème quand des expressions comme innovation sociale et entrepreneuriat social ne veulent pas dire la même chose pour tout le monde.

Conformément à l’esprit de notre travail, la difficulté de maintenir la complexité du langage est inhérente à la tension créatrice indispensable pour faire progresser nos efforts collectifs.

Il est peut-être temps d’appuyer sur Pause et d’examiner ces expressions sous divers angles, pour saisir comment elles ont été utilisées, dans quels contextes – et comment elles peuvent allumer les gens ou les prendre à rebrousse-poil. Cela permettra, je l’espère, de comprendre comment le langage a évolué avec le temps, comment il s’est formé d’autres sens, d’autres associations et d’autres façades, afin de raffiner et préciser l’utilisation de ces expressions à l’avenir. Conformément à l’esprit de notre travail, la difficulté de maintenir la complexité du langage est inhérente à la tension créatrice indispensable pour faire progresser nos efforts collectifs.
L’expression innovation sociale est aussi merveilleusement complexe que riche de controverses. Ici à RECODE, nous avons généralement centré notre réflexion sur l’innovation sociale axée sur des projets, des produits, des processus ou des programmes qui modifient profondément les formalités, les flux de ressources et d’autorité ou les croyances de base d’un système social quelconque.
Selon nous, le succès d’une innovation sociale s’exprime par sa viabilité, son vaste rayonnement et sa diffusion. Certains diront que si les choses sont bien faites, le problème social visé par l’innovation va disparaître. Par exemple, l’assainissement écologique (les latrines ÉCOSAN) a radicalement transformé les lotissements sauvages où les installations sanitaires sont chères, difficiles à maintenir et soumises aux aléas des raccordements d’eau. C’est parce que l’ÉCOSAN boucle la boucle des nutriments et produit des ressources précieuses à partir des excréments, en plus de conserver l’eau et de la protéger. L’assainissement écologique chamboule le processus d’assainissement – plutôt que de s’attaquer à un problème, on crée une possibilité.

La popularité du concept d’innovation sociale a aussi connu des ratés. Plus on parle d’innovation sociale – sans compréhension commune de l’expression –, plus on risque de l’utiliser à mauvais escient ou de l’exploiter pour bien paraître ou vendre sa salade.
Par exemple, nos partenaires nous ont prévenus qu’on appose l’étiquette d’ innovation sociale au transfert de responsabilité et de reddition de compte de l’offre de services de base de l’État-providence à partir du secteur public vers les particuliers ou les organismes communautaires. Ce côté sombre de l’innovation sociale, un prétexte des gouvernements pour se libérer de leurs responsabilités, démontre l’urgence de créer un lexique commun, que tous comprennent.
Là où je veux en venir, c’est qu’il faut examiner d’un œil critique ce que nous qualifions d’innovation sociale, pour ne pas écoblanchir l’expression au point de lui enlever toute signification. C’est ainsi que nous l’enracinons plus profondément dans nos conceptions, notre savoir-faire et nos outils quotidiens afin de mieux saisir les subtilités et les nuances inhérentes au travail que nous réalisons.
Il en est de même pour l’entrepreneuriat social, dont le sens varie d’une personne à l’autre. Plusieurs associent l’entrepreneuriat social aux seuls organismes sans but lucratif qui lancent des projets à but lucratif ou générateurs de revenus. D’autres l’utilisent en rapport avec toute personne qui met sur pied un organisme sans but lucratif. Pour d’autres, cela fait référence à des entreprises ayant une mission sociale qui fait partie intégrante du fonctionnement normal. Pour d’autres, il ne saurait y avoir d’entrepreneuriat social sans innovation sociale, et cela n’implique pas forcément l’existence d’une entité commerciale.

Ma définition personnelle de l’entrepreneuriat social est plus large – à but lucratif, formule coopérative, sans but lucratif, novateur ou non, et animé par une solide mission sociale. Et je crois qu’il doit y avoir une forme quelconque d’entreprise. Je ne m’attends pas à faire l’unanimité, mais ce qui importe, c’est de comprendre les variantes et poser les bonnes questions. Parce que si l’entrepreneuriat social est forcément novateur pour vous, vous pourriez qualifier une personne comme Al Etmanski – qui a fait campagne pour établir le premier régime enregistré d’épargne-invalidité – d’entrepreneur social. Pour moi, c’est un innovateur social, parce qu’il a proposé un nouveau processus qui a modifié les flux de ressources au profit de notre système social, même s’il ne l’a pas fait par le truchement d’une entreprise.
Compliqué? Non.
Complexe? Oui.
Plutôt que d’éviter ces expressions, il faut saisir les différentes significations, lire entre les lignes, s’interroger sur les étiquettes que nous apposons et aller de l’avant pour bâtir une culture et une pratique de l’innovation et de l’entrepreneuriat alignées sur des préoccupations écologiques et sociales. En embrassant cette approche avec RECODE, nous voulons être en meilleure position d’éviter les écueils liés à la complexité du changement systémique dans le domaine des études supérieures.

Août 10, 2015 | Étiquettes : , , ,