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SPECMIN : En avoir pour son argent (et faire du neuf)

par Marilyn Struthers Principal, M. Struthers & Co.

Dernièrement, j’ai fait partie d’un jury de sélection de RECODE pour une grande université canadienne. Nous devions évaluer les propositions des facultés et remettre des subventions de 10 000 $ à des projets correspondant à l’objectif de RECODE : créer un écosystème propice à l’innovation sociale. L’expérience m’a beaucoup fait réfléchir aux moyens de concrétiser le désir de changement dans le secteur des études supérieures au Canada.
Avant de me joindre à l’université, j’ai longtemps travaillé à l’octroi de subventions à la
Fondation Trillium de l’Ontario. La plus grande partie du portefeuille de 4 M$ dont j’assumais la gestion servait à financer des innovations dans le secteur des services sociaux. Spontanément, j’ai donc adopté une optique de subventionnaire dans mon travail au sein du jury d’évaluation. Il est plus difficile qu’on le croit d’évaluer les possibilités d’investir dans l’innovation. Presque tout ce qui se passe dans le secteur postsecondaire est susceptible de favoriser de nouvelles solutions, tout le monde pense faire du travail novateur – et c’est peut-être le cas. Mais on juge l’arbre à ses fruits. C’est seulement une fois le travail terminé, à la récolte, qu’on peut savoir si on a misé juste pour atteindre les objectifs du subventionnaire.
Le jury disposait d’un éventail de projets fascinants, mais nous n’avions pas convenu au préalable des critères s’appliquant à l’innovation ou des activités propices à la création d’un écosystème. Comme c’est souvent le cas, le processus d’appel de propositions s’était fait à la vitesse de l’éclair. Le jury s’était formé une fois le processus bien entamé et il y avait eu beaucoup de demandes. Comme c’est presque toujours le cas, chaque membre avait lu et coté une partie des propositions, mais personne ne les avait toutes lues et l’éventail des activités proposées était très vaste.

Il y avait des demandes extrêmement léchées – nous avons vu tout de suite qu’elles avaient sans doute déjà été soumises au CRSH. Les fonds du
Conseil de recherche en sciences humaines sont évidemment le pain quotidien du cheminement d’une carrière universitaire, ce qui ne correspond pas forcément au but de RECODE. Il y avait des idées stimulantes sur l’environnement et nous avons vite convenu que le travail en écologie pouvait avoir un lien avec l’innovation. Il y avait aussi des idées géniales qui nous intriguaient sans être tout à fait au point – manifestement un travail conceptuel en cours, susceptible de mener à quelque chose –, mais on ne pouvait que spéculer sur la possibilité de concrétiser ces idées. Et il y avait aussi un ou deux projets fabuleux dont les budgets de transport vers des conférences à l’autre bout du monde détonnaient avec la raison d’être du projet. Alors, comment faire le tri pour établir les projets ayant le meilleur potentiel, soit de correspondre à la fois au portrait d’innovation sociale émergent de l’université et aux objectifs de RECODE?
En termes techniques, notre comité de sélection participait à un processus de
subvention en cascade. Autrement dit, nous devions octroyer des fonds déjà octroyés à l’université par La fondation de la famille J.W. McConnell en vue d’atteindre l’objectif de RECODE : « repenser les institutions publiques de l’intérieur – pour créer des écologies de l’innovation sociale et de l’entrepreneuriat social ». Dans le monde des subventionnaires, il y a deux écoles de pensée sur l’octroi de subventions en cascade : certains croient que c’est un exercice risqué qu’il vaut mieux éviter, alors que d’autres y voient une méthode évolutive d’octroi de fonds qui appuie un processus localisé de développement créateur susceptible d’engendrer une pratique nouvelle. Le subventionnaire cède le contrôle des fonds versés en cascade et la reddition de comptes qui en découle à l’organisme qui les reçoit, pour lui permettre de trouver sa propre voie – dans notre cas, innover en matière d’innovation. Nous ne savions pas trop ce que nous cherchions, mais c’était là le but de l’exercice : amener des institutions postsecondaires du Canada à entreprendre un travail conjoint pour découvrir un élément transformateur; entreprendre le voyage; et récolter l’apprentissage qui en découle en cours de route. C’était une occasion en or pour les collèges et universités du Canada, mais comment se rendre quelque part quand on ne connaît pas la destination – tout en utilisant à bon escient l’argent de quelqu’un d’autre pour s’y rendre?
Le secteur postsecondaire n’est pas le seul à se réinventer. Devant les coûts croissants et la montée des taux d’infection, les hôpitaux ont eux aussi entrepris le voyage vers des pratiques innovantes. Le secteur de la santé utilise la théorie de la complexité depuis la fin des années 1990, et nous pouvons en tirer des leçons précieuses sur les processus de changement systémique. Sous l’appellation
Edgeware, ce matériel fournit notamment une idée très utile pour les jurys de sélection qui naviguent parmi les écueils vers un virage systémique sur une route incertaine : les spécifications minimales, ou SPECMIN.

« Le principe des SPECMIN (spécifications minimales) propose que les gestionnaires se limitent à définir ce qui est absolument nécessaire pour lancer un projet ou une activité. Il faut résister au rôle de concepteur grandiose et se concentrer plutôt sur la facilitation, l’orchestration et la gestion des limites afin de créer les conditions propices qui permettront au système de définir lui-même la forme qu’il prendra. » (Gareth Morgan)

La fondation McConnell n’a pas défini de modèle grandiose pour RECODE, ni de recette pour stimuler l’innovation dans les études postsecondaires. Ses subventions facilitent la découverte axée sur les valeurs de la finance sociale, l’engagement étudiant, les programmes d’incubateurs et l’élaboration de cours et de labs innovants. SPECMIN pourrait être la balise qui guide les comités d’octroi de subventions en cascade, qui les aide à choisir des projets favorisant à la fois les objectifs de RECODE et la création d’un contexte propice à la discussion des objectifs de l’institution. Utiliser SPECMIN plutôt qu’une grille de critères, c’est tenir les rênes d’une main savante, respecter la liberté d’expérimenter – et peut-être, renverser la tendance à utiliser de l’argent frais pour financer le statu quo.
Je dois dire que ça m’a fait réfléchir. Alors voici ce que pourrait être une approche SPECMIN qui aide les comités de sélection des collèges et universités dans l’octroi des subventions en cascade pour RECODE :

1. La demande démontre une stratégie qui appuie clairement le développement d’une écologie de l’innovation sociale et de l’entrepreneuriat social sur le campus.

Le concept de campus en tant qu’écologie suppose que le milieu est un système où les étudiants et le corps professoral trouvent plusieurs moyens d’apprendre, outre les mécanismes universitaires officiels – cours, recherche et publications. Dans une écologie de l’innovation sociale en croissance, les étudiants et le corps professoral trouvent plusieurs possibilités d’interagir avec des idées et processus nouveaux et émergents qui créent le changement social. Il y a des possibilités d’expérimenter; d’apprendre grâce au travail communautaire et avec la collectivité; et d’explorer des approches entrepreneuriales qui offrent de nouvelles solutions à des problèmes sociaux persistants. La génération de l’innovation sociale devient partie intégrante de l’ADN du campus. Une écologie vivante va s’étendre bien au-delà des limites du campus pour rallier le milieu des affaires et les organismes sans but lucratif autour d’une quête de solutions sociales.

2. La demande offre aux étudiants des possibilités d’apprendre et d’expérimenter en lien avec l’innovation sociale et l’entrepreneuriat social.

L’innovation sociale est issue d’un processus d’apprentissage par l’action. Un milieu universitaire qui aide les étudiants et le corps professoral à tester leurs idées sur ce qui produit des solutions sociales peut s’engager dans une foule de processus d’innovation sociale – labs, création participative du savoir, conception axée sur la personne, collaboration avec des partenaires nouveaux ou inédits, impact collectif et soutien par des mécanismes de finance sociale. Le fait d’expérimenter un processus d’innovation sociale peut être un résultat important – les étudiants acquièrent des compétences en entrepreneuriat et en leadership qui leur serviront ensuite dans leurs études et leur vie professionnelle.

3. La demande appuie l’essor d’une innovation sociale ou d’une nouvelle entreprise sociale.

Les innovations sociales sont des idées, des produits et des services nouveaux, dans le cadre de situations et de rapports qui abordent de façon rafraîchissante la résolution de problèmes sociaux accablants. Une entreprise sociale est un organisme ou un projet qui applique un modèle d’entreprise en vue de produire un avantage pour la société. Les projets novateurs peuvent sembler moins avancés que d’autres sur le plan de l’application. Ils comportent souvent des partenariats nouveaux ou inédits pour multiplier l’effet de l’activité ou créer de nouveaux modes de pensée; ils proposent de tester une nouvelle idée ou une nouvelle approche; ou ils comportent une phase exploratoire pour voir les nouvelles idées qui pourraient en ressortir. Le caractère exploratoire est inhérent au travail. Il est possible que les organisateurs du projet soient encore à définir leur impact social, mais ils vont proposer de travailler vers une solution sociale dans l’intérêt public; de tester une approche qui transforme un système; ou de mobiliser les gens afin qu’ils changent leur situation globale.

Alors, imaginez un nouveau processus de sélection : le comité se rencontre une fois pour examiner un ensemble de trois SPECMIN, en fonction des objectifs de RECODE, et les adapte ensuite à la culture particulière du campus. L’appel de propositions est lancé, avec un appel à la créativité pour ce qui est des moyens d’atteindre les SPECMIN. Le comité de sélection étudie les propositions et leur attribue une cote en regard des SPECMIN et de la faisabilité des projets. C’est un processus tout en légèreté, où le comité dans son ensemble étudie seulement les projets réalisables qui respectent les SPECMIN. La discussion sur la décision finale vise à répondre à une question : parmi les projets qui restent, lesquels sont les plus susceptibles de stimuler un milieu innovant sur notre campus?


Marilyn Struthers est ex-titulaire de la chaire d’innovation sociale et d’entrepreneuriat social John C. Eaton de la faculté des services communautaires de l’Université Ryerson. Elle dirige et encadre présentement la pratique en innovation sociale à Ryerson, par l’entremise de son entreprise indépendante M. Struthers & Co. Marilyn a 40 ans d’expérience à titre de facilitatrice, praticienne en développement organisationnel, chercheuse, auteure, formatrice, subventionnaire et coach au service de personnes et d’organismes qui veulent changer le monde. Éclairé par les théories de la complexité et des réseaux, et la pratique du développement communautaire, son travail se fonde sur la conviction profonde que chacun peut – et doit – changer les paysages, tant dans son milieu de vie que son milieu de travail. Contactez Marilyn à mstruthers@ryerson.ca.

Sep 8, 2015 | Étiquettes : , , , ,